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l'EMIR Abdelkader

L'Emir Abd el Kader  Abd el Kader Nasr-Ed-Dine, quatrième fils de Mehi-Ed-Dine, naquit au mois de mai 1807, à la ketna paternelle, dans le village ancestral sis sur les rives de l'oued El Hammam en amont de l'actuel barrage de Fergoug.
Dès la première enfance, Abd el Kader devint l'objet particulier des plus chères affections de son père. Alors même qu'il était encore à la mamelle, le père attendri insistait constamment pour tenir l'enfant dans ses bras, et ce n'est qu'à regret qu'il le confiait à d'autres mains pour les soins les plus simples. On eût dit qu'une sorte d'impulsion secrète, ou indéfinissable, l'obligeait à consacrer une attention et un soin exceptionnels à cet enfant, dont la carrière future allait être, d'une manière si glorieuse et inoubliable, associée au destin de son pays.

Le jeune garçon, dès le début, fit preuve d'une robuste santé, tandis que, par un étrange contraste, son caractère accusait une grande timidité naturelle. L'expression " avoir peur de son ombre ",un véritable HACHEM, aurait pu, en ce qui le concerne, être prise au pied de la lettre. Dans les années qui suivirent, lorsque, dans la vigueur et la fierté de l'âge adulte, il brilla comme le plus brave d'entre les braves-toujours le premier pour mener la charge et le dernier pour couvrir la retraite-combien de fois son père ne l'a-t-il pas taquiné sur sa première fragilité de jeune garçon, pour mieux s'émerveiller de l'extraordinaire changement !

Les facultés mentales du garçon furent d'une inhabituelle précocité. Il pouvait lire et écrire à l'âge de cinq ans. A douze ans, il était " taleb", c'est-à-dire commentateur autorisé du Coran, des Hadiths ( tradition du prophète Mohammed ), et des plus estimées d'entre les gloses de sa religion. Deux ans plus tard, il parvint au titre hautement recherché de " Hafiz ", réservé au lettré qui sait par coeur la totalité du Coran. On lui confia dès lors une classe dans la mosquée familiale, où il expliquait les passages les plus difficiles et les plus obscurs des commentateurs Le but de sa juvénile ambition était de devenir un grand marabout.A dix-sept ans, le jeune homme se distinguait d'entre ses compagnons par sa force et sa souplesse. La parfaite symétrie, la grâce de sa tournure - sa taille était environ cinq pieds six pouces [soit 1 mètre 68 environ]-, sa robuste charpente, sa large et profonde poitrine, tout témoignait d'un édifice voué à une activité inlassable, capable de supporter l'extrême fatigue.

Comme homme de cheval, il était sans égal. Il n'était pas seulement un cavalier plein de grâce, mais son étonnante maîtrise dans ces hauts faits de l'équitation qui exigent le coup d'oeil le plus aigu, la main la plus ferme, et les dépenses les plus grandes de puissance musculaire, faisaient l'admiration de tous ceux qui le connaissaient. C'est ainsi qu'il faisait la voltige, prenant, d'une main, appui sur la croupe et touchant de la poitrine l'épaule de son cheval. Ou encore, lançant sa monture au grand galop, puis dégageant ses pieds des étriers et se dressant droit sur la selle, il tirait sur la cible avec une rare précision. Sous sa touche adroite et légère, son arabe bien dressé s'agenouillait, ou faisait la courbette, debout sur ses postérieurs, les antérieurs battant l'air, ou encore, faisant croupades et cabrioles, bondissait et sautait comme une gazelle.

Mais c'était sur le champ de course que le jeune homme brillait avec le plus d'éclat. Ce passe-temps passionnant, auquel la noblesse algérienne se livre avec un enthousiasme que ne surpassent guère nos amateurs du turf les plus exaltés, était son exercice favori. Montant un coursier noir de jais-(couleur qu'il affectionnait particulièrement parce qu'elle est généralement accompagnée de qualités équestres supérieures, et qu'elle ne soulignait que mieux la blancheur de son burnous) - il était le point de mire de tous les regards.

Sa tenue était fort simple. Seules ses armes témoignaient de quelque luxe. Son long fusil tunisien était incrusté d'argent, ses pistolets de nacre et de corail, et son sabre de Damas logeait dans un fourreau d'argent ciselé. Ce brillant appareil, joint aux dons exceptionnels que la nature lui avait dispensés, jetait sur sa personne un charme inexprimable.

Son visage, du type classique le plus pur, était singulièrement séduisant dans son expressive et presque féminine beauté. Son nez-de taille moyenne et délicatement dessiné - était un heureux compromis entre le type Grec et le type Romain; ses lèvres, finement ciselées et légèrement amincies, dénotaient à la fois une réserve pleine de dignité et une grande fermeté de caractère .; tandis que ses grands yeux, brillants, de couleur noisette, s'éclairaient, sous un large front d'une blancheur de marbre, d'une mélancolique douceur, où, par instants, étincelaient les éclairs de l'intelligence et du génie.

Une fois la course engagée, toute son attitude, tous ses gestes témoignaient d'un parfait sang-froid et d'une pleine maîtrise de soi. Distançant ses nombreux concurrents, il franchissait, seul le plus souvent, la ligne d'arrivée

, au milieu des cris d'encouragement, des applaudissements, et des appels exaltants de centaines de voix féminines éclatant en " you-you " -ce cri aigu et perçant de joie et de bienvenue en usage chez les arabes et qui sait si bien soulever les coeurs des guerriers triomphants.

Et c'est ainsi qu'à d'autres périodes de sa vie où il accomplit ces raids fabuleux qui stupéfiaient et déroutaient ses ennemis, passant de nombreuses semaines, sans dormir sous un toit ou sans déposer son sabre-on put dire de lui, à juste titre que " sa selle était son trône ".

En Algérie, la noblesse se compose de deux classes distinctes -les Marabouts et les Djouads. Les premiers doivent leur rang à la religion, les seconds à l'épée. Ces représentants respectifs de l'influence morale et de l'ascendant physique se considèrent mutuellement avec mépris et jalousie. Les Djouads accusent les Marabouts d'ambition mal déguisée, d'une soif de richesse et de puissance dissimulée sous le prétexte spécieux que chacune de leurs acquisitions ne sert qu'au bien de la religion. Les Marabouts reprochent aigrement aux Djouads leur violence, leur vie de débauche et de rapine.

Le " Djied " se consacre entièrement à la chasse. Il trouve son plaisir dans tous les exercices vigoureux qui exigent adresse et courage. Il met son orgueil à être un expert en fauconnerie, ou un maître de la chasse à la gazelle, à l'autruche, à la panthère, au sanglier. Ces violentes poursuites, cette passionnante émulation qui fait tendre et rassembler toutes les énergies du corps et de l'esprit, le préparent aux affrontements plus sérieux de la guerre. La chasse est l'école de la razzia.

Bien qu'il n'eût certainement jamais contemplé la possibilité de participer un jour à une razzia, et bien qu'il désapprouvât catégoriquement cette façon de faire la guerre (généralement inspirée par le désir pur et simple de faire du butin) qu'il jugeait contraire à la fois à ses principes et à ses goûts, Abd el Kader s'adonnait toutefois à la chasse avec ardeur. Sa distraction favorite était la chasse au sanglier. Evitant soigneusement la tapageuse ostentation des Djouads, qui partaient en expédition avec leur long cortège de compagnons et de domestiques, leurs faucons et leurs lévriers, il enfourchait discrètement sa monture, et n'emmenant avec lui que deux ou trois familiers, plongeait dans les profondeurs de la forêt. Au retour de ses parties de chasse, il se remettait à ses études avec une ardeur renouvelée.

Il n'est pas surprenant qu'un être aussi hautement doué par la nature, et qui prenait si sérieusement à coeur la nécessité de se cultiver et de progresser, ait pu gagner peu à peu un ascendant considérable sur tout son entourage. En fait, Abd el Kader partageait déjà le respect, la confiance et l'affection sans limites, que les Arabes de la province d'Oran vouaient à son père depuis si longtemps. Ce dernier, débordant de la joie de voir ainsi réalisées ses espérances les plus chères, ne pouvait plus remplir une obligation sociale, ou célébrer quelque occasion, sans la présence de son fils favori. Dans ses audiences publiques, dans ses plans, dans ses projets, dans ses déplacements les plus brefs, comme dans ses visites plus lointaines aux beys Turcs résidant à la ville, ou aux tribus arabes du Tell et du Sahara, Abd el Kader était devenu son inévitable confident et compagnon.

Suivant l'usage musulman et la loi du Coran, Abd el Kader se maria jeune. " Mariez-vous jeune ", dit le Prophète, " le mariage permet à l'homme de maîtriser son tempérament et à la femme de régler sa conduite ". A cette période de la vie où les passions commencent à agiter le coeur de l'homme, Abd el Kader fut, plus spécialement encore, l'objet de la sollicitude de son père. Des serviteurs fidèles et dignes de confiance l'accompagnaient partout où il allait. On ne lui permettait jamais de rester seul. On lui évitait ainsi des tentations qui auraient pu mettre en danger la pureté de ses murs. A l'âge de quinze ans, il épousa sa cousine, Leila Heira, également remarquable par sa beauté et ses qualités morales.

Enfin arriva l'heure où Mehi-ed-Din, alors dans sa cinquantième année, sentit qu'il était de son devoir d'accomplir le pèlerinage à La Mecque. De grands préparatifs furent mis en train pour ce solennel événement. Que de supplications de la part de ses fils et de ses familiers pour être admis à la grâce de partager les dangers et les honneurs du voyage ! Qui aurait pu supporter la pensée d'être laissé en arrière ? Dans l'embarras où le jetaient de telles insistances, Mehi-ed-Din fit part de son intention de partir seul. Cependant, le lendemain, une exception fut annoncée: en faveur d'Abd el Kader. Le coeur brisé, tous furent obligés de s'incliner devant cette décision sans appel.
C'est ainsi que le père et le fils quittèrent la ketna en octobre 1823.

Le bruit du départ de Mehi-ed-Din se répandit bientôt à travers toute la province d'Oran. Comme par un phénomène soudain d'imitation et de sympathie, de tous côtés, les Arabes s'agitèrent. Tous se souvenaient qu'ils avaient un pèlerinage à accomplir. " A la Mecque, à la Mecque ! " tel était le cri qu'on entendait résonner à travers tous le pays. Des groupes se formaient, qui se procuraient des mules et préparaient des tentes.

A l'étape du premier jour, Mehi-Ed-Din vit son campement envahi par des centaines d'Arabes réclamant bien haut le privilège de se joindre à lui en son dévot périple. Le lendemain, ces centaines étaient devenues des milliers. A sa quatrième étape, c'est une mer de tentes qu'il vit surgir autour de la sienne. De la remontrance la plus indulgente au refus le plus brutal, tout s'avérait inutile. Mehi-ed-Din était leur Marabout, leur chef, leur saint homme, et doublement bénis seraient ceux qui iraient baiser le tombeau sacré sous de tels auspices. Le sixième soir, l'immense pèlerinage était assemblé sur les rives de l'Edjervia (O. Djidoua) dans la vallée du Cheliff.

Au milieu de la nuit, un cavalier turc fit irruption dans le campement en plein galop, et mit pied à terre devant la tente de Mehi-ed-Din. Il apportait une dépêche du Bey Hassan, le gouverneur d'Oran. Le message fut ouvert sur-le-champ par Abd el Kader: il contenait, en termes courtois, à l'adresse de son père, une invitation à se rendre au siège du gouvernement de la province. Avant l'aube, Mehi-ed-Din en avait terminé avec les dispositions à prendre pour s'en retourner vers Oran, afin de se plier aux ordres de son chef.

Grande fut la consternation qui saisit les Arabes lorsque se répandit la nouvelle de cette convocation inattendue; non seulement voyaient-ils leurs espérances compromises et frustrées, mais ils commencèrent à éprouver les craintes les plus vives pour leur chef bien aimé. Ils se pressaient par grappes autour de lui. Certains s'accrochaient à lui, d'autres s'agrippaient à son cheval; d'autres encore, dans leur désespoir, se jetaient en travers de son chemin. Tous l'imploraient, le suppliaient de ne pas tenir compte du message. A toutes ces ferventes démonstrations d'affection, Mehi-ed-Din, avec cet esprit de loyauté qui ne l'a jamais abandonné, répondait paisiblement: " Mes enfants, mon devoir est d'obéir, et j'irai, dussé-je y laisser ma tête ".

Sur ces mots, et après avoir dit adieu aux amis qui l'entouraient, il prit avec Abd el Kader le chemin qui le menait aux lieux où il était convoqué.

La réception qui lui fut faite par le bey Hassan fut apparemment franche et cordiale: " Vous savez, mon ami, lui dit le bey, à quel point vous avez ma faveur et mon estime. J'ai été profondément peiné d'entendre les bruits malveillants qu'on a répandus sur votre compte. Vos ennemis sont nombreux. Je redoutais de vous voir tomber entre les mains du Dey d'Alger, dans le territoire duquel vous veniez de pénétrer d'une manière qui, je le sais, a éveillé ses soupçons. Je vous ai envoyé chercher, pour vous sauver d'un danger imminent. J'avais le coeur rempli d'anxiété à votre sujet " - " Et c'est bien pour vous soulager de votre anxiété, répliqua Mehi- ed-Din d'une voix doucement sarcastique, que j'ai répondu à votre convocation ".

En fait, il n'était guère douteux que le Bey Hassan ne fût lui-même inspiré par ces sentiments de jalousie et de suspicion qu'il prêtait à son collègue d'Alger. L'étrange et inhabituel rassemblement d'Arabes autour de Mehi-ed-Din l'avait alarmé. Il haïssait, pour la connaître, la popularité du grand marabout. Il craignait qu'elle ne pût un jour l'élever au rang de puissance rivale. Il se rendait très bien compte que toute démarche d'hostilité ouverte contre l'homme qu'il redoutait eût été dangereuse! sinon inefficace. Mais à présent voici qu'il avait réussi, sous le couvert de l'amitié, à le tenir en son pouvoir. Ses façons d'agir devaient bientôt révéler ses intentions réelles. A peine Mehi-ed-Din et Abd el Kader avaient-ils gagné le logement qui leur avait été assigné qu'une garde turque fut placée à la porte. Des soldats les escortaient partout où ils allaient. Ils entraient avec eux chez les amis qu'ils visitaient. Ils se tenaient à leurs côtés à la mosquée. Ils étaient des prisonniers d'Etat.

Cet irritant état de fait se maintint avec la même rigueur pendant deux ans. Mehi-ed-Din ne formula jamais la moindre remontrance. Profitant de leur réclusion forcée, Abd el Kader et lui poursuivaient leurs études favorites, attendant avec une stoïque résignation la fin du caprice de leur tyran. Finalement, Hussein Bey, conscient de l'absurdité de ses craintes, manda Mehi-ed-Din et lui donna l'autorisation de reprendre son pèlerinage.

Résolus de ne pas retourner à la ketna, ne fût-ce que pour dire un nouvel adieu à leur famille, de peur que cette démarche ne déclenchât à nouveau

 les manifestations qui avaient déjà causé tant d'embarras, Mehi-ed-Dine et Abd el Kader, dans le courant de novembre 1825 (2), quittèrent Oran dans le plus grand secret. Passant par Médéa et Constantine, ils atteignirent Tunis, où il se joignirent à une compagnie de 2.000 pèlerins qui attendaient là l'occasion propice de continuer leur voyage par mer jusqu'à Alexandrie. Ils s'embarquèrent peu après et tous ensemble, sur un vaisseau qui s'y rendait. Surpris par une violente tempête, ils durent rebrousser chemin. L'essai suivant fut plus heureux; et après avoir louvoyé pendant une quinzaine de jours, ils touchèrent enfin au port.

Après quelques jours passés à Alexandrie, Mehi-ed-Din et Abd el Kader poursuivirent jusqu'au Caire, et plantèrent leur tente sous les murs de la ville. C'est là que, pour la première et la dernière fois, Abd el Kader vit Mehemet Ali. Le jeune pèlerin était alors fort loin de s'imaginer, en contemplant le célèbre guerrier, qu'il était lui-même destiné à le surpasser, quelques années plus tard, en valeur militaire, en compétence politique, et en traits héroïques de renommée mondiale.

L'itinéraire habituel vers la Mecque, par Suez et Djedda, s'accomplit sans incident notable. Après avoir accompli leurs dévotions à la Caaba, Mehi-ed-Din et Abd el Kader se séparèrent de leurs compagnons pour se rendre à Damas. Ils séjournèrent plusieurs mois dans cette cité, y firent connaissance des principaux Ulemahs, et passèrent la plus grande partie de leur temps à écouter ou tenir des conférences théologiques dans la grande mosquée. Après quoi, ils se mirent en route pour un autre pèlerinage, à peine moins sacré à leurs yeux que celui de la Mecque,-le pèlerinage à la tombe du fameux Abd el Kader il Djellali, le saint patron de l'Algérie. Il leur fallut trente jours pour parvenir à Bagdad, par la route de Palmyre. Comme ils appartenaient à une famille renommée pour tous les présents de valeur que tant de ses membres avaient déposés sur le tombeau sacré, ils reçurent l'accueil le plus empressé du Cadi de la cité, Mohammed el Zachariah, lui-même descendant du grand Saint. Mehi-ed-Din offrit un plein sac d'or. Douter des pouvoirs miraculeux d'Abd el Kader il Djellali eût été, aux yeux du Marabout, un péché aussi grand, que, pour un chrétien, douter de la mission des douze apôtres.

Par trois fois, son père Mustapha avait accompli le pèlerinage de Bagdad et avait été, chaque fois, gratifié d'apparitions particulières. Une fois, sur le chemin du retour, et alors qu'il se trouvait encore à huit jours de Damas, il se trouva séparé de la caravane et perdit son chemin. Effrayé, surpris par la nuit, il se retrouva seul au milieu du désert. Soudain, un nègre surgit à ses côtés et lui offrit de le guider jusqu'à la ville. A l'aube, il aperçut les minarets. L'appel du muezzin à la prière retentit à ses oreilles. Pendant quelques heures, le temps et l'espace avaient été annihilés.

Une autre fois, alors qu'il se trouvait au Caire, il éprouva le désir d'acheter un livre. Hélas, il manquait de l'argent nécessaire. Soudain, un étranger, venant à lui, lui mit quelques pièces de monnaie dans la main, et disparut.

Telles étaient, suivant la croyance de Mehi-ed-Din, les récompenses d'une foi inébranlable en Abd el Kader il Djillali.

Ce saint musulman brillait de tout son éclat au douzième siècle. Des cénotaphes à sa mémoire sont répandus par tout l'Orient. En Algérie, on croit que les manifestations du monde matériel sont soumises à son contrôle. Il n'est pas de voyage qui ne soit entrepris sans que prières soient faites pour demander sa protection; il n'en est pas qui se termine sans festivités en son honneur. Les Arabes attribuent le succès et la fortune d'Abd el Kader au patronage de son tout-puissant homonyme. Mais chaque fois qu'on demandait à Abd el Kader si lui-même ajoutait foi à de telles superstitions, il répondait invariablement, en pointant l'index vers le ciel: " Ma confiance était en Dieu seul ".

On a fait circuler de nombreux récits à propos de mystérieuses prophéties qui auraient révélé à Abd el Kader sa future grandeur, pendant son séjour à Bagdad. Tout cela est sans fondement. Il est vrai que Mehi-ed-Din fit un rêve où une créature angélique lui apparut, qui, lui mettant une clé dans la main, lui dit de retourner en hâte vers Oran. Lui demandant ce qu'il devait faire avec cette clef, il s'entendit répondre: " Dieu te guidera ". A l'époque, le rêve impressionna les deux pèlerins, s'imprima pour longtemps dans leur mémoire. Mais s'il excitait leur curiosité, ils n'en tiraient aucune conclusion illusoire.

Après un séjour de trois mois à Bagdad, père et fils reprirent le chemin de la Mecque. Leurs ressources étaient épuisées Pour le reste de leur voyage, ils vécurent sur celles de leurs compagnons de voyage, pèlerins qui, comme eux, rentraient en Algérie. Ils firent tout le trajet par voie de terre, et se retrouvèrent au bercail au début de l'année 1828, après une absence de plus de deux ans.

Grandes furent les réjouissances qui célébrèrent leur retour, sains et saufs, à la ketna. La première et la plus mémorable de cette suite de festivités fut un grand banquet en l'honneur d'Abd el Kader il Djellali. Quinze bufs et quatre-vingts moutons furent sacrifiés. Des invités de tout rang et de toute classe arrivaient à toute heure et de toutes parts, spontanément et sans y être invités. Certains, superbement montés et en magnifique attirail, étaient suivis de cortèges d'esclaves et de domestiques; d'autres, issus des classes moyennes, venaient chevauchant qui des mules, qui des ânes, pendant que des centaines de gens plus modestes ne cessaient de défiler, anticipant ardemment l'accueil princier de leur Marabout vénéré.

Mehi-ed-Din, dont l'hospitalité était proverbiale, ne voulut pas mettre de limites à cette coûteuse profusion; et ainsi, semaine après semaine, de nouveaux invités arrivaient sans cesse pour grossir cette vague immense de festivité. Et ce ne fut qu'après avoir vu presque tous les Arabes de la province d'Oran et de nombreuses députations des tribus du Sahara venir poser leur tribut d'hommages et de félicitations au Chef respecté des Hachem, que l'Oued liammam recouvra son aspect coutumier de paix et de tranquillité.

Abd el Kader redevint donc un paisible habitant de la paternelle ketna. Il fit voeu de pieuse réclusion. Aucune vision de grandeur humaine ne se dessinait devant ses yeux. Aucune ambition matérielle ne faisait battre son coeur plus vite. Il en méprisait les séductions. Il consacrait tout son temps à l'étude, sérieusement, inlassablement. Il n'y eut pas de moine cloîtré qui évitât mieux que lui tout contact avec ses semblables. Du lever au coucher du soleil, il quittait rarement sa chambre. Il ne s'interrompait que pour les repas et les diversions sacrées de la prière.

Les oeuvres de Platon, Pythagore, Aristote, les traités des plus fameux auteurs de l'ère des Califes, sur l'histoire ancienne et moderne, la philosophie, la philologie, l'astronomie, la géographie, et même des ouvrages de médecine, étaient parcourus avec ferveur par l'étudiant enthousiaste. Sa bibliothèque se développait sans cesse. Les plus grands esprits l'entouraient. Il n'aurait pas changé l'intimité qu'il entretenait avec eux contre tous les trônes de l'univers.

La mystérieuse puissance qui règle la volonté humaine et fait que le destin de chacun des mortels est soumis à son irrésistible volonté, qui est toute sagesse et toute intelligence, exerçait son invisible influence. Abd el Kader avait renoncé au monde: et, avant longtemps, il allait y surgir comme un de ses protagonistes. Il haïssait la guerre; et pourtant il allait bientôt briller, sur le front des combats, comme son étoile la plus éclatante.
Extraits de La vie d'Abd-El-Kader de Charles-Henry Churchill (1ère édition 1867), introduction, traduction et notes de Michel Habart, seconde édition, Alger, SNED, 1974.

 

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